L’oeuvre de Christian de Duve revisitée dans son dernier livre « Sept vies en une »

L’oeuvre de Christian de Duve revisitée dans son dernier livre « Sept vies en une »

Christian de Duve est plutôt méconnu du grand public. Bien qu’il reçut le prix Nobel de médecine en 1974 pour ses travaux en biologie cellulaire, il demeure un obscur chercheur pour la plupart d’entre nous.

J’avais insisté lors d’une rencontre précédente sur l’importance à mes yeux des travaux de Lynn Margulis et du seul livre, parmi sa riche bibliographie, disponible en français intitulé L’univers bactériel. Livre fascinant qui explique avec une clarté confondante l’histoire de la vie terrestre depuis ses origines (qui remontent entre 3,5 et 4,2 milliards d’années) jusqu’à nos jours. Dans cette histoire les procaryotes, c’est-à-dire les cellules sans noyau que l’on appelle communément les bactéries, occupent l’essentiel puisqu’elles sont nées quasiment en même temps que la terre (peut-être même avant si l’on retient les hypothèques de panspermie) et qu’elles seront vraisemblablement les dernières survivantes. Elles forment la première strate de vie, le chainon par lequel la chimie abiotique devient celle de la vie.

 

L'univers bactériel de Lynn Margulis

Livre passionnant, surprenant, enthousiasmant, étonnant, enrichissant, dépaysant, innovant, émerveillant…

C’est justement en biochimie que Christian de Duve après ses études de médecine et durant ses premiers travaux sur l’insuline, va se spécialiser. L’étude de la chimie du vivant va en cinquante ans transformer en profondeur la compréhension que l’on a de la vie: que ce soit la structure fine des protéines et des macromolécules biologiques, des mécanismes de leur biosynthèse, des processus métaboliques producteurs et transformateurs d’énergie ou bien encore des fondements moléculaires de l’hérédité. C’est par ce regard neuf qu’il va s’intéresser à la plus élémentaire des forme de vie: la cellule. Alors que les cytologistes s’intéressent à la morphologie et aux formes visibles à l’intérieur de la cellule, les biochimistes comme de Duve se focalisent sur les analyses quantitatives et plus généralement sur ce qu’elles révèlent: les fonctions à l’œuvre au cœur de la cellule.

En réalité, Christian de Duve nous révèle au cours de cette passionnante biographie intellectuelle, sa capacité à se libérer des ornières qui auraient pues lui soustraire une largeur de vue qu’il n’a cessé de cultiver. Car bien qu’il demeure attaché aux analyses biochimiques, il a complété son approche d’autres points du vue tout en demeurant, en bon scientifique, attaché aux faits et à l’expérimentation. Mais pour les besoins de ces expérimentations, il n’hésitera pas à changer son point de vue, ses angles d’attaque par rapport au problème qui le préoccupe, avec rigueur, méthode et intuition.

Au final Christian de Duve nous offre non seulement un panorama de l’ensemble de ses travaux et découvertes, comme les lysosomes, mais également de l’ensemble des savoirs nouveaux que l’humanité a collecté sur le fonctionnement de la cellule au cours du XXème siècle. Et l’on ressort de cette lecture riche de nombreuses découvertes. Car en plus de tracer les principaux jalons de son parcours, Christian de Duve propose un ensemble de portraits des principaux chercheurs qui ont joué cette histoire de la révolution des sciences de la vie.

Certains portraits sont précieux comme celui de Lynn Margulis, parce qu’il n’existe pas (à ma connaissance) d’équivalent en langue française. Après avoir précisée qu’elle fut l’épouse du célèbre astronome Carl Sagan, de Duve écrit à son propos : « décédée il y a peu, Margulis était une personnalité hors du commun qui alliait une imagination et un charisme extraordinaires à une connaissance encyclopédique des formes vivantes. Ces qualités étaient malheureusement desservies dans une certaine mesure par un enthousiasme excessif et un défaut d’esprit critique« . Parfois les critiques sont sévères, comme l’opinion qu’il nourrit à l’égard de Teilhard de Chardin : « J’ai lu aussi Teilhard de Chardin, étant donné son retentissement dans les milieux chrétiens, qui ont vu en lui le grand conciliateur entre science et foi. J’avoue avoir été déçu… Le célèbre jésuite rejeté par les siens était sans doute un grand anthropologue, doublé d’un visionnaire éloquent; mais c’était un médiocre scientifique« . Parfois la critique peut même être péremptoire pour les non initiés, ainsi il écrit à propos de Paul Weiss (dont Jean Piaget estimait les travaux): « Paul Weiss […] s’était fait, sur le tard, le champion d’une certaine philosophie holiste et antiréductionniste quelque peu fumeuse« .

Malgré des affirmations parfois tranchées, l’écriture de Christian de Duve est toujours agréable. Au final, j’ai quelques regrets pourtant. Tout d’abord j’espère que si Odile Jacob décide d’en éditer une version de poche, elle la complètera d’un glossaire, même sommaire, qui évite au lecteur néophyte comme moi de devoir se plonger dans un dictionnaire de biologie lorsque les découvertes sont nommées sans être véritablement expliquées. D’autre part, un index des noms (ils sont très nombreux) et des notions n’auraient sans doute pas été un luxe.

 

Sept vies en une de Christian de Duve

Un texte riche de nombreuses découvertes

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