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Masculin féminin la grande réconciliation de Valérie Colin-Simard

Masculin féminin la grande réconciliation de Valérie Colin-Simard

J’ai eu la chance grâce à Jérôme Sebben, président de l’association RHRA et organisateur de conférences sur la connaissance de soi et le développement personnel, d’accueillir à la librairie Valérie Colin-Simard à l’occasion de la parution de son dernier livre Masculin féminin la grande réconciliation chez Albin Michel. C’était aussi l’opportunité de m’entretenir avec l’auteur de Quand les femmes s’éveilleront des dernières avancées de sa réflexion sur les relations entre les valeurs du masculin et les valeurs du féminin.

Les réflexions que développent Valérie Colin-Simard sont plus subtiles qu’elles ne le paraissent à première vue. Je m’en suis rapidement rendu compte en partageant mon expérience de lecture avec d’autres personnes qui ne l’avaient pas lu. Lorsque je développais l’argumentation du livre Masculin féminin, je remarquais que mes interlocuteurs avaient tendance à plaquer sur ces explications leurs propres grilles d’analyse, pétries de schémas de pensées qu’ils prêtaient alors à Valérie Colin-Simard. Schémas auxquels ils réagissaient en les affublant d’étiquettes péjoratives et caricaturales. Or ces schémas ne correspondaient pas aux réflexions développées dans le livre.

Il est très important de comprendre en préambule que marquer les valeurs d’un genre masculin ou féminin, ne signifie nullement qu’elles soient incarnées exclusivement par l’un ou l’autre sexe. Lorsque Valérie Colin-Simard explique que l’être, l’intuition, l’intériorité, le sens du lien ou l’obéissance sont des valeurs du féminin, cela ne signifie nullement que seules les femmes sont en mesure de les faire vivre ou de les incarner. Cela signifie que ces valeurs relèvent pourrait-on dire du féminin sacré comme dans le taoïsme, le principe yin se meut conjointement au principe yan. Si être une femme prédispose sans doute à incarner plus facilement ces valeurs, cela ne signifie nullement que les hommes en soient dépourvus, et encore moins qu’ils seraient moins aptes que les femmes à les faire vivre. Et la réciproque est vrai. Le féminisme qui a énormément œuvré pour l’émancipation des femmes dans nos sociétés occidentales, a permis aux femmes de faire vivre en elles, et légitimement, les valeurs du masculin.

Aussi tout le propos de Masculin féminin la grande réconciliation, qui contrairement à Quand les femmes s’éveilleront, ne s’adresse plus prioritairement aux femmes mais à tous les publics, tout le propos du livre donc consiste à revaloriser aujourd’hui les valeurs du féminin. Non pas pour qu’elles supplantent celles du masculin, mais pour qu’elles s’équilibrent, qu’elles s’ajustent. Selon Valérie Colin-Simard, c’est du déséquilibre entre les valeurs du masculin et du féminin que souffrent non seulement notre société mais également plus globalement notre humanité, notamment dans ses rapports avec la biosphère.

Mais le livre, bien qu’il puisse par moment présenter de si vastes ambitions, demeure avant tout un livre de témoignages et d’analyses pragmatiques visant à changer notre rapport avec ces valeurs féminines que nous portons et que parfois nous méprisons. Si le mot paraît fort, le mépris étant le fait de n’accorder aucune valeur à un sujet, il n’en demeure pas moins que les valeurs du féminin subissent parfois ce genre d’extrême dévalorisation, surtout (et c’est objet principal de la seconde partie du livre) dans le monde du travail.

Valérie Colin-Simard nous dit que la survalorisation de l’action, du faire, de la compétition, de l’intellect, de la rigidité, toutes ces valeurs essentielles et nécessaires du masculin (du masculin sacré pour reprendre une terminologie employée plus haut), nous conduisent tout droit dans le mur. Et ce dans tous les domaines et à toutes les échelles, que ce soit dans notre vie personnelle et affective, dans notre vie professionnelle, à l’échelle des régulations sociales et encore une fois à l’échelle des relations que notre humanité entretient avec la biosphère.

Pour étayer ses analyses, Valérie Colin-Simard replonge dans notre histoire. Elle nous dit que l’homme a longtemps vécu dans un régime matriarcal. Elle écrit : « Les archéologues ont retrouvé de nombreuses statuettes de femmes à l’allure hiératique, imposante, représentée avec des ventres et des seins énormes. La plus ancienne, sculptée en ivoire de mammouth, remonte à plus de trente-cinq mille ans. A cette époque, la population est rare, la vie est donc sacrée. Il est probable que, dans leur prière, les êtres humains invoquent non pas « notre père qui êtes aux cieux », mais « notre mère la Terre ». A cette époque Dieu est une femme. » (pp. 22-23).

Avec la prise de conscience du rôle de l’homme dans la procréation et avec la domestication du cheval qui permettent aux humains de se déplacer rapidement sur de longues distances, les valeurs du masculin, jusque là dévalorisées, deviennent vitales. Valérie Colin-Simard écrit : « Partout au culte de la Déesse-mère se substitue peu à peu le culte du Dieu-père. En près d’un millénaire, Brahmâ, Yahvé, Zeus et Jupiter relèguent les déesses à un rang subalterne. Les prêtresses sont chassées des temples. Au profit des prêtres. Si l’on en croit les récits relatés par la mythologie, ces changements s’opèrent au prix de grandes violences. Le processus, s’il est universel, s’accomplit à des dates différentes selon les pays concernés. C’est la naissance du Patriarcat. Nous sommes entre -3000 et -1300 avant J.-C. » (p. 30)

Cette transition du matriarcat au patriarcat ne s’est pas effectuée sans heurs. L’auteur nous dit : « Ce qui, à ma connaissance, n’a jamais été mis en relief jusque là, ce sont les abus de pouvoir dont les femmes du milieu du Néolithique firent preuve envers les hommes » (p. 58)

Valérie Colin-Simard ne nous raconte pas cette histoire pour le seul plaisir de l’érudition. Elle le fait principalement pour nous libérer de conditionnements inconscients. Elle écrit : « Je fais l’hypothèse que, par-delà nos histoires individuelles, familiales ou même parfois transgénérationnelles, cette mémoire archaïque universelle se réactualise souvent ici et maintenant, chaque jour, de façon souterraine, inconsciente, de mille et une manières différentes, dans nos vies personnelles, amoureuses, comme dans nos vies professionnelles » (p. 60). Puis elle ajoute : « Alors pourquoi aller réveiller ces ombres et ces vieux démons ? Parce que les nommer, c’est contribuer à les apaiser. Les accepter, c’est s’accepter. Et mieux s’aimer. » (p. 65). Pour conclure quelques pages après qu’« il n’est pas nécessaire qu’un besoin soit satisfait, il a seulement besoin d’être reconnu, cela suffit à apporter un apaisement. » (p. 72).

Dans d’autres développements, Valérie Colin-Simard aborde la neurologie et les fonctions des deux hémisphères cérébrales. Elle écrit : « La grande spécificité du cerveau gauche est le langage. Son rôle est de traduire en mots nos sensations et nos perceptions. […] Sa deuxième spécificité : savoir dire non, contrairement au cerveau droit. […] Sa troisième spécificité : la spécialisation. Il s’intéresse aux détails. […] L’arbre lui cache souvent la forêt. » (pp. 110-111). Elle ajoute : « Le cerveau droit, lui, a trois particularités. La première, c’est qu’il voit d’emblée l’ensemble des éléments d’une figure ou d’une situation et lui donne du sens. […] Deuxième particularité : notre cerveau droit est capable, contrairement au cerveau gauche, de percevoir les émotions. […] Troisième particularité : il sait seulement dire oui. […] Le cerveau droit vit dans l’instant présent. » (pp. 112-113)

Fort de ces éclairages théoriques, la seconde partie du livre aborde le domaine professionnel, dans lequel Valérie Colin-Simard exerce en tant que coach. Elle écrit : « Comme Laetitia au tout début de ce programme de coaching, nous pouvons nous considérer comme des victimes. C’est la manière de réagir la plus fréquente. […] Deuxième possibilité : la révolte. […] Nous sommes alors dans la lutte et la revendication. […] Entre ces deux extrêmes de la victime et de la guerrière, il existe une troisième voie : celle de la femme vraie, vivante. Si elle est puissante, ce n’est pas la plus facile. Elle nous oblige à changer de système de pensée. » (pp. 194-195)

Au travers de nombreux témoignages, elle donne quelques valeurs du féminin, qui, associées aux autres valeurs du masculin, souvent prépondérantes dans nos entreprises, permettent d’assurer un leadership de qualité. Elle écrit : « Je vous invite à décrypter […] sept exemples de valeurs du féminin devenues indispensables pour orienter les décisions du leader de demain, son style de management. Sept clés d’un leadership réussi. […] Avertissement : seules, ces valeurs du féminin se révèleraient inefficaces ; si elles sont en excès, elles peuvent aussi se révéler nocives. C’est seulement en alliance avec les valeurs du masculin qu’elle génèrent la réussite. […]

  1. Donner du sens […]
  2. Créer du lien […]
  3. S’arrimer au concret […]
  4. Oser l’égalité […]
  5. Equilibrer vie privée et vis professionnelle […]
  6. Choisir l’humilité […]
  7. Respecter ses émotions. » (pp. 213-232)

La dernière partie du livre est une exploration passionnante du sens de la crise qui a débutée en 2007-2008 à l’aune des valeurs du masculin et de celles du féminin. Elle écrit : « La plupart d’entre nous croient encore que la monnaie est créée par l’Etat. Nous venons de voir qu’il n’en est rien. Or interdire au principe masculin qu’est l’Etat d’emprunter directement auprès du principe féminin qu’est sa banque centrale (qui, je le rappelle, lui appartient), c’est, sur le plan symbolique, comme si l’on interdisait au principe masculin qu’est le ciel de pleuvoir et qu’il devenait obligatoire d’acheter le principe féminin qu’est l’eau de pluie à des marchands pour abreuver la terre. C’est lui interdire de créer sa propre monnaie. Lui « couper les couilles » ? Pardon, mais si le mot est vulgaire, la métaphore me semble appropriée. Le principe masculin est alors séparé de son principe féminin. Aujourd’hui en France comme dans la plupart des pays occidentaux, le principe masculin qu’est l’Etat est séparé de son principe féminin, incarné par la Banque de France. Il est privé de son pouvoir d’émission monétaire. Il y a déséquilibre » (p. 266).

Au final, Valérie Colin-Simard m’a emmené dans un voyage passionnant. J’ai particulièrement apprécié le fait que, toutes mes anticipations ont été déjouées. Alors que j’esquissais en cours de lecture une critique sur le découpage des valeurs que je trouvais bien arrangeant à l’égard du féminin, je réalisais se faisant que je ne comprenais pas vraiment ce qu’elle exprimait. Je plaquais sur le texte un « fantasme analytique » soustrayant l’originalité du point de vue développé par l’auteur. Idem pour le final du livre sur les causes de la crise, alors que je m’attendais à un ultime plaidoyer en faveur des valeurs du féminin, Valérie Colin-Simard range la finance et sa fluidité du coté des valeurs du féminin insistant sur ce qui finalement constitue le cœur du livre : le nécessaire ajustement des valeurs du masculin et du féminin au cœur de notre être, au cœur de nos relations intimes, familiales et professionnelles, au cœur de notre couple, au cœur de nos amours, de notre éducation, de nos institutions, de notre rapport à l’argent, à la nature. De tous ces ajustements nous pourrions bien renaître à une nouvelle vie ou chaque phénomène se manifeste comme la célébration d’une union.

Notre entretien à la librairie


Rencontre avec Valérie Colin-Simard par ivresseslivresques

Masculin féminin la grande réconciliation

L'équilibre des valeurs au service de la vie

Introduction à l’écologie humaine de Michel Lamy

Introduction à l’écologie humaine de Michel Lamy

Introduction à l’écologie humaine de Michel Lamy présente un profil identique à plusieurs livres dont j’ai souhaité vous faire partager la lecture dans nos précédentes rencontres. Trop méconnu, ce livre est une synthèse de nombreux domaines habituellement abordés séparément. A-t-on en effet coutume, lorsque l’on s’intéresse à l’humain et à ses rapports avec son environnement, de présenter à la fois des disciplines comme la microbiologie, l’histoire du vivant, la préhistoire, l’écologie, l’urbanisme ou bien l’économie. Michel Lamy embrasse ces différents regards avec la rigueur du scientifique et l’amour du passeur de savoirs. Animé du souci de transmettre les notions essentielles de ces disciplines sans rien sacrifier à l’originalité de son point de vue, le lecteur oscille entre apprentissage primordial, comme lorsqu’on aborde un sujet pour la première fois, et découverte des intuitions les plus novatrices.

Ainsi Michel Lamy relève la gageure de nous plonger dans une aventure intellectuelle rare: le plaisir d’apprendre avec le regard neuf d’un enfant et l’expertise d’un homme aguerri. En lisant ce livre, j’ai beaucoup apprécié de vivre conjointement l’émerveillement de la découverte, l’humilité de celui qui découvre et apprend, l’assurance de celui qui s’appuie sur son expérience pour valider des énoncés parfois audacieux, et la surprise des intuitions qui affleurent à la conscience comme autant de langages émergents.

Tout naturellement, ce livre de Lamy est donc venu s’inscrire dans la thématique de « Vivre hors les murs ». C’est de décloisonnement des disciplines dont il est question ici vous l’aurez compris. Plus qu’une synthèse aride, Introduction à l’écologie humaine est avant tout un livre d’amour, mieux un livre où toutes ces disciplines seraient comme transfigurées par l’étreinte qui les rassemble. J’ai donc été séduit par les rappels des principales notions d’écologie qui introduisent la réflexion. Circulation de matières et d’énergie au cœur des écosystèmes, fonctions de réservoirs des grands ensembles qui composent la biosphère comme l’atmosphère, la lithosphère, l’hydrosphère, rappel de la notion de biodiversité, tout ici résonne hors du joug d’une aridité érudite. Ces notions surfent sur une érotique du savoir. Chaque apprentissage se présente comme un premier rendez-vous, avec les émois qu’il suscite, fort d’une bienfaisante vulnérabilité.

Puis survient l’incroyable inscription de l’histoire de l’homme dans celle de la vie depuis son apparition. Réaliser cette histoire, l’intégrer intellectuellement, entrer en résonance viscérale avec les ressentis archaïques et subtils qu’elle évoque, offre une densité inhabituelle à notre quotidien. De la même façon que certaines révélations de la psychogénéalogie peuvent donner le vertige en éclairant d’un jour radicalement nouveau certains de nos comportements, certaines angoisses, des souffrances qui nous traversent dont nous héritons d’ancêtres plus ou moins proches, notre inscription dans l’histoire du flux des formes vivantes est fascinante et éclairante à la fois pour la suite des réflexions que Michel Lamy développe. La vie est née entre 3,5 et 4,5 milliards d’années, le passage des unicellulaires aux pluricellulaires se produit il y a 1 milliard d’années (peut-être un peu plus), alors que l’hominisation apparaît il y a 0,06 milliard d’années (60 millions d’années) et l’homme moderne il y a 0,0001 milliard d’années (100000 ans). La sédentarisation qui se produit au néolithique (0,00001 milliard d’années, 10000 ans) accélère l’anthropisation de notre environnement avec une des conséquences les plus préoccupantes aujourd’hui: la pression démographique.

Lorsque Lamy introduit la seconde partie de son livre, il développe encore un point de vue très original en définissant les enveloppes écologiques qui définissent l’environnement humain. Certaines enveloppes sont individuelles (peau, vêtements etc…), d’autres sont sociales (maisons, villages et mégapoles), d’autres sont globales (eau, atmosphère, lithosphère). Ici la frontière si souvent développée entre le naturel et le culturel s’estompe, comme si la culture était un produit de notre aventure en tant que forme vivante particulière, sans que cette culture bien qu’unique en tant que forme humaine, ne l’était pas en tant que développement des potentialités d’autres formes de vie complexe (chez les primates, chez certains cétacés etc…). Ici nous sommes proche des analyses d’Edgar Morin pour ne citer qu’un exemple.

Enfin le livre se conclue sur une réflexion prospective à travers les cinq défis que l’humanité devra relever pour être en mesure de vivre encore harmonieusement avec son environnement direct et plus généralement avec la biosphère, substrat de toutes nos actions. Sans entrer dans le détail du diagnostic de Lamy, celui-ci aborde le défi démographique déjà évoqué plus haut, le défi alimentaire, le défi énergétique, le défi consumériste et enfin le défi économique. Indéniablement, je suis sorti métamorphosé de cette lecture par le point de vue très original que Michel Lamy m’a fait partager, mais également par la clarté de son exposé agrémenté de nombreuses illustrations, et enfin, peut-être le plus important au regard de la thématique de ce mois-ci, par sa capacité à embrasser un ensemble de disciplines souvent séparées.

 

Introduction à l'écologie humaine de Michel Lamy

L'étreinte d'un savoir libérateur parce que comprendre c'est agir avec discernement

L’oeuvre de Christian de Duve revisitée dans son dernier livre « Sept vies en une »

L’oeuvre de Christian de Duve revisitée dans son dernier livre « Sept vies en une »

Christian de Duve est plutôt méconnu du grand public. Bien qu’il reçut le prix Nobel de médecine en 1974 pour ses travaux en biologie cellulaire, il demeure un obscur chercheur pour la plupart d’entre nous.

J’avais insisté lors d’une rencontre précédente sur l’importance à mes yeux des travaux de Lynn Margulis et du seul livre, parmi sa riche bibliographie, disponible en français intitulé L’univers bactériel. Livre fascinant qui explique avec une clarté confondante l’histoire de la vie terrestre depuis ses origines (qui remontent entre 3,5 et 4,2 milliards d’années) jusqu’à nos jours. Dans cette histoire les procaryotes, c’est-à-dire les cellules sans noyau que l’on appelle communément les bactéries, occupent l’essentiel puisqu’elles sont nées quasiment en même temps que la terre (peut-être même avant si l’on retient les hypothèques de panspermie) et qu’elles seront vraisemblablement les dernières survivantes. Elles forment la première strate de vie, le chainon par lequel la chimie abiotique devient celle de la vie.

 

L'univers bactériel de Lynn Margulis

Livre passionnant, surprenant, enthousiasmant, étonnant, enrichissant, dépaysant, innovant, émerveillant…

C’est justement en biochimie que Christian de Duve après ses études de médecine et durant ses premiers travaux sur l’insuline, va se spécialiser. L’étude de la chimie du vivant va en cinquante ans transformer en profondeur la compréhension que l’on a de la vie: que ce soit la structure fine des protéines et des macromolécules biologiques, des mécanismes de leur biosynthèse, des processus métaboliques producteurs et transformateurs d’énergie ou bien encore des fondements moléculaires de l’hérédité. C’est par ce regard neuf qu’il va s’intéresser à la plus élémentaire des forme de vie: la cellule. Alors que les cytologistes s’intéressent à la morphologie et aux formes visibles à l’intérieur de la cellule, les biochimistes comme de Duve se focalisent sur les analyses quantitatives et plus généralement sur ce qu’elles révèlent: les fonctions à l’œuvre au cœur de la cellule.

En réalité, Christian de Duve nous révèle au cours de cette passionnante biographie intellectuelle, sa capacité à se libérer des ornières qui auraient pues lui soustraire une largeur de vue qu’il n’a cessé de cultiver. Car bien qu’il demeure attaché aux analyses biochimiques, il a complété son approche d’autres points du vue tout en demeurant, en bon scientifique, attaché aux faits et à l’expérimentation. Mais pour les besoins de ces expérimentations, il n’hésitera pas à changer son point de vue, ses angles d’attaque par rapport au problème qui le préoccupe, avec rigueur, méthode et intuition.

Au final Christian de Duve nous offre non seulement un panorama de l’ensemble de ses travaux et découvertes, comme les lysosomes, mais également de l’ensemble des savoirs nouveaux que l’humanité a collecté sur le fonctionnement de la cellule au cours du XXème siècle. Et l’on ressort de cette lecture riche de nombreuses découvertes. Car en plus de tracer les principaux jalons de son parcours, Christian de Duve propose un ensemble de portraits des principaux chercheurs qui ont joué cette histoire de la révolution des sciences de la vie.

Certains portraits sont précieux comme celui de Lynn Margulis, parce qu’il n’existe pas (à ma connaissance) d’équivalent en langue française. Après avoir précisée qu’elle fut l’épouse du célèbre astronome Carl Sagan, de Duve écrit à son propos : « décédée il y a peu, Margulis était une personnalité hors du commun qui alliait une imagination et un charisme extraordinaires à une connaissance encyclopédique des formes vivantes. Ces qualités étaient malheureusement desservies dans une certaine mesure par un enthousiasme excessif et un défaut d’esprit critique« . Parfois les critiques sont sévères, comme l’opinion qu’il nourrit à l’égard de Teilhard de Chardin : « J’ai lu aussi Teilhard de Chardin, étant donné son retentissement dans les milieux chrétiens, qui ont vu en lui le grand conciliateur entre science et foi. J’avoue avoir été déçu… Le célèbre jésuite rejeté par les siens était sans doute un grand anthropologue, doublé d’un visionnaire éloquent; mais c’était un médiocre scientifique« . Parfois la critique peut même être péremptoire pour les non initiés, ainsi il écrit à propos de Paul Weiss (dont Jean Piaget estimait les travaux): « Paul Weiss […] s’était fait, sur le tard, le champion d’une certaine philosophie holiste et antiréductionniste quelque peu fumeuse« .

Malgré des affirmations parfois tranchées, l’écriture de Christian de Duve est toujours agréable. Au final, j’ai quelques regrets pourtant. Tout d’abord j’espère que si Odile Jacob décide d’en éditer une version de poche, elle la complètera d’un glossaire, même sommaire, qui évite au lecteur néophyte comme moi de devoir se plonger dans un dictionnaire de biologie lorsque les découvertes sont nommées sans être véritablement expliquées. D’autre part, un index des noms (ils sont très nombreux) et des notions n’auraient sans doute pas été un luxe.

 

Sept vies en une de Christian de Duve

Un texte riche de nombreuses découvertes

Des atlas pour mieux comprendre le monde

Des atlas pour mieux comprendre le monde

Pour toutes les personnes désireuses de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, la collection « Atlas » chez Autrement est une mine de représentations aussi précieuses que le sont les analyses développées par les spécialistes qui s’y consacrent. Pour ma part, j’apprécie beaucoup la complémentarité entre les textes synthétiques et les illustrations, cartes, graphiques et cartogrammes qui parlent à l’intelligence analytique et visuelle de notre esprit. Pour mémoire, rappelons que la collection « Atlas » rassemblent des titres en histoire, en économie, en démographie, sur les guerres, en sociologie, etc…

 

Sans doute latlas le plus innovant visuellement paru ces dernières années

Sans doute l'atlas le plus innovant visuellement paru ces dernières années

Si la qualité de cette collection ne fait aucun doute tant elle est utilisée aussi bien par des enseignants du supérieur et du secondaire, mais également, plus généralement par toute personne désireuse d’appréhender les sujets qu’elle traite, il arrive parfois que d’autres éditeurs produisent un atlas ayant des qualités similaires. On se souvient en particulier de l’incroyable Atlas du monde réel paru chez La Martinière qui cartographiait à l’aide de cartogrammes très parlants, tout un ensemble de données sociologiques et économiques sur des planisphères qui épousaient les proportions des statistiques en question tout en conservant les formes des pays représentés.

 

Une oeuvre visuellement intelligente et stimulante

Une oeuvre visuellement intelligente et stimulante

Aujourd’hui c’est au tour de Robert Laffont de publier un atlas qui fera date. Sous la direction de Virginie Raisson, cet éditeur dont le fondateur nous a récemment quitté, publie l’Atlas des futurs du monde. Articulé en trois parties, cet Atlas propose d’appréhender à partir de nos modes de vie actuels, les scénarios qui se dessinent et pourraient émerger dans une vingtaine d’années. Issu de réflexions géographiques, géopolitiques, économiques, l’atlas analyse d’abord la manière dont les populations du globe se comportent et se répartissent à travers la démographie, les flux migratoires et les processus d’urbanisation, puis il s’interroge sur les modes de production de l’alimentation et la surpopulation, avant de s’intéresser à la mutation de civilisation que l’humanité commence à connaître en interrogeant nos comportements de consommation d’énergie, les signes d’épuisement qu’ils engendrent et enfin les changements climatiques qui se profilent.

Chaque page correspond à l’étude d’un point particulier, avec en page de gauche une représentation qui illustre le thème en question, un texte de synthèse de quelques lignes qui introduit le lecteur, et en page de droite une analyse synthétique. Des encadrés font des focus sur des points particuliers sur lesquels les auteurs souhaitent attirer l’attention. Enfin, la page de droite est encadrée par une bibliographie qui souligne les sources utilisées et qui permet au lecteur d’approfondir le thème si le cœur lui en dit. Le plus frappant est l’intelligence visuelle que les auteurs ont introduit dans cet atlas. Le lecteur devient un peu cartographe, un peu géographe, les auteurs l’invitent à aiguiser son intelligence visuelle en lui proposant des innovations constantes dans les représentations utilisées. On est ici très loin des sempiternelles cartes que l’on nous présentait en cours de géographie ou d’économie. Très attractives, ces représentations demandent pour être bien comprises, d’apprendre à les lire même si elles ont très souvent un puissant pouvoir évocateur.

Voici donc un livre intelligent mais préoccupant qui nous invite à comprendre le monde d’aujourd’hui et de demain, un livre qui nous invite à choisir intelligemment nos modes de vie et nos préférences politiques en connaissance de cause sur les enjeux à venir.

Demain les dauphins…

Demain les dauphins…

La vie a continué à évoluer au cours des huit prochains millénaires. La nature prenant conscience d’elle-même, n’a plus uniquement placé le fleuron de cette conscience dans l’humain, mais également dans d’autres formes de vie. C’est d’ailleurs ce qu’elle avait toujours fait, mais l’homme, orgueilleux, est le plus souvent passé à coté de ces autres formes de vie intelligentes qui témoignaient pourtant à l’ensemble de la biosphère de précieuses expériences de vie. La nouveauté venait du fait que les prochains millénaires allaient révéler à l’homme ces autres formes de vie, avec lesquelles il se sentirait parfois en concurrence.

 

Un album magnifique, une vision poétique des possibles

Un album magnifique, une vision poétique des possibles

Tel pourrait être le préambule de la très belle bande-dessinée de Miguelanxo Prado, intitulée Fragments de l’encyclopédie des dauphins, publiée en français en 1988 sous le titre Demain les dauphins. Pour lire la suite…

Les mémoires de Mado, un témoignage d’une émouvante authenticité

Les mémoires de Mado, un témoignage d’une émouvante authenticité

Je viens de terminer le livre de Jacqueline Madeleine, « Mado » pour les personnes qui la connaissent, livre auquel Hélène Levra a également participé en se chargeant « de ma mise en mots et en pages » du cahier de brouillon dans lequel étaient consignés tous les récits qui émaillent cette biographie. Ce livre écrit à quatre mains, m’a été présenté par Anne-Marie, propriétaire et voisine de la maison que nous habitons avec ma famille. Mes enfants étant scolarisés à l’école St Martin pour laquelle « Mado » souhaite reverser une partie du bénéfice des ventes de son livre, et ma profession de libraire aidant, Anne-Marie a eu la gentillesse hier de me prêter son exemplaire des Mémoires de Mado que j’ai lu d’une seule traite aujourd’hui dans le train. J’ai écris ce court texte ce soir dans le train qui me ramène à la maison pour remercier Mado (et Hélène) des moments que j’ai passé avec elle.

 

Un livre publié à compte dauteur

Un livre publié à compte d'auteur achevé d'imprimer en décembre 2009

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Le monde que tu expérimentes est le reflet de tes processus cognitifs

Le monde que tu expérimentes est le reflet de tes processus cognitifs

Ce texte est à la fois une synthèse et une variation autour de l’article de Ernst von Glasersfeld intitulé « Introduction à un constructivisme radical » qui se trouve dans le livre La construction de la réalité coordonné par Paul Wazlawick. On retrouve dans ce livre un ensemble de contributions issues de domaines variés: philosophie, psychothérapie, sociologie, mathématiques, biologie, littérature etc… Toutes ces contributions ont en commun de partager une conception constructiviste de la connaissance. Mais que signifie adhérer à une conception constructiviste de la connaissance?

 

Un livre passionnant qui ouvre des horizons insoupsonnés dans la relation intime que nous tissons avec notre environnement

Un livre passionnant qui ouvre des horizons insoupsonnés dans la relation intime que nous tissons avec notre environnement

Les implications d’une approche constructiviste de la connaissance

Comme l’écrit Glasersfeld au début de son article, le constructivisme est une approche non conventionnelle, qui est plutôt mal vécue par de nombreuses personnes parce qu’elle remet largement en question des certitudes pourtant fermement ancrées dans nos manières de vivre et « de concevoir le monde ». Le constructivisme affirme selon Glasersfeld « que l’être humain […] est responsable de sa pensée, de sa connaissance et donc de ce qu’il fait ». Mais cette affirmation, dans la généralité de son propos, ne permet pas forcément de saisir la radicalité de ce qu’elle implique. Or cette implication est saisissante si l’on ajoute à la suite de Glasersfeld que « nous n’avons personne d’autre à remercier que nous-mêmes pour le monde dans lequel nous pensons vivre ». Pour lire la suite…

Le testament syriaque de Barouk Salamé

Le testament syriaque de Barouk Salamé

Préambule

Le nouveau millénaire a déjà franchi les repères temporelles de la plupart de mes contemporains, tout au moins tous ceux qui calculent leur époque en s’appuyant sur la naissance de Jésus… Et avec ce millénaire, tel le premier cri du nouveau né, on entend le fracas de l’effondrement des tours jumelles de Manhattan, symbole de la financiarisation à outrance qui s’est emparée du monde occidental depuis une trentaine d’années, en imposant en partie sa mentalité au reste du monde. Depuis ces attentats, l’Islam est devenu un objet de crainte, de vénération, et bien heureusement d’études pour un public plus large. Cette riche tradition fut le fleuron de l’esprit éclairé de l’humanité depuis le moyen-âge jusqu’à la renaissance. Mais elle fut aussi à l’origine d’un mouvement d’expansion géographique depuis son foyer d’origine dans la péninsule arabique, mouvement multidirectionnel aux déplacements rapides, aux victoires fulgurantes, qui assimilait ou annihilait inexorablement les populations envahies. Si les traditions juives et chrétiennes ont connu depuis une cinquantaine d’années, des éclairages essentielles dans la compréhension de leurs origines, ce n’est pas le cas de l’Islam. De plus en plus de travaux s’attellent à éclairer cette origine comme ceux de Geneviève Gobillot, mais ils demeurent le plus souvent confidentiels. Ils sont également largement débattus par les spécialistes qui ne sont pas tous d’accord. Le grand mérite du roman de Barouk Salamé est de proposer, par le truchement d’une intrigue policière, une réflexion argumentée sur ses origines.

 

Un roman dans la lignée du Nom de la rose

Un roman dans la lignée du Nom de la rose

L’intrigue

Paul Mesure est un journaliste qui signe, depuis les attentats du 11 septembre, des papiers sur l’Islam. C’est un autodidacte « démerde », qui sait se sortir de situations risquées, surtout lorsqu’il travaille sur des ramifications de l’Islam radical. A la suite d’un service rendu à Tombouctou à une compagne qui lui sert aussi de guide, il négocie avec elle un manuscrit dans la bibliothèque de son père. Ce vieil érudit possède une très riche bibliothèque. A son insu, alors qu’il cherche simplement un manuscrit qu’il pourra négocier très cher dès son retour en France, il ramène un livre mythique puisqu’il s’agit du testament que le Prophète aurait dicté durant son agonie. Pour lire la suite…

Le nouveau livre coordonné par Baptiste Mylondo

Le nouveau livre coordonné par Baptiste Mylondo

Baptiste Mylondo, intervenant en formation humaine, vient juste de coordonner un livre sur une approche alternative de l’économie intitulée La décroissance économique. Pour la soutenabilité écologique et l’équité sociale aux éditions du croquant. Comme son titre l’indique, cet ouvrage collectif propose de construire un nouveau regard sur une nécessaire transition sociale en s’appuyant sur une critique radicale des croyances économiques encore largement partagées par les gouvernements et la plupart des citoyens.

Baptiste est l’auteur d’un autre livre Des caddies et des hommes qui traitait de la consommation citoyenne. Il était intervenu dans mon cours d’économie citoyenne pour présenter ce livre. Il en assure d’ailleurs aujourd’hui la relève à l’Itech en proposant un nouveau cours: « Critique de l’économie politique ».

Le livre est construit en trois parties:

  • La première intitulée « Développement durable, état stationnaire et décroissance » explore au travers de cinq articles les racines théoriques de ces concepts, leurs incompatibilités. Elle explore au travers d’études de cas la dématérialisation de l’économie, s’intéresse à l’impact des technologies sur un autre type de croissance et conclue comme elle avait commencé sur une réflexion plus théorique en confrontant les réflexions relativement récentes sur la décroissance économique avec les études des théoriciens classiques sur l’état stationnaire.
  • La seconde partie intitulée « Quelle société décroissante? » explore des thèmes émergeants confrontés à des pratiques largement répandues devenues aujourd’hui malsaines. C’est ainsi que sont analysés pêle-mêle les effets de la vitesse en agglomération, les développements de l’habitat groupé, que sont confrontés la révolution Slow Food à la révolution génétique, qu’est présenté la réinvention des supermarchés par Eataly. Cette partie se conclue par les différentes formes de bonheur qu’expérimentent les personnes qui s’engagent dans ces cheminements alternatifs.
  • Enfin la dernière partie intitulée « Transition culturelle et institutionnelle vers la décroissance » se veut davantage orientée vers la prospective. Si elle analyse les différentes causes de notre attachement à la croissance, elle insiste aussi sur les enjeux anthropologiques de la décroissance et se questionne sur la capacité du capitalisme à récupérer cette mouvance. Les aspirations au bien-être sont analysées en tant que facteurs positifs pour la transition vers une société décroissante. L’effet rebond appelé « paradoxe de Jevons » ou « postulat de Khazzoom-Brookes » analyse un paradoxe: l’amélioration de l’efficacité productive soit en terme énergétique soit en terme d’utilisation de matières premières est souvent laminée par une réaffectation des économies réalisées vers d’autres types de consommation. L’analyse de ce paradoxe donne un sens supplémentaire à la décroissance dans les pays industrialisés du nord. Enfin cette partie se conclue par le déploiement d’un ensemble de scénarios de transition vers la décroissance.
Une réflexion sur des chemins possibles pour le futur de nos sociétés

Une réflexion sur des chemins possibles pour le futur de nos sociétés

Imaginez…

Imaginez…

Imaginez que vous soyez un simple ouvrier, sans histoire dont l’une des préoccupations principales est de se mettre en quatre pour faciliter la vie des personnes qui vous entourent. Imaginez qu’il vous arrive de lire des livres de philosophie, non pour vous cultiver, mais simplement parce que vous souhaitez trouver des réponses à la question: comment bien vivre? Imaginez qu’il vous arrive régulièrement de désamorcer des conflits, parfois d’aider la voisine et ses enfants à payer son loyer quand les fins de mois sont trop difficiles. Imaginez que vous soyez sans confession particulière, attentif aux autres mais sans autre motif que celui de leur présence dans votre vie.

Oui, en énumérant toutes ces qualités, je réalise déjà la distance qui peut séparer de Joseph Turner. Mais bon, qu’à cela ne tienne, je continue un peu cet exercice…

Imaginez que vous ayez été très amoureux d’une personne aux moeurs plutôt répréhensibles suivant les codes moraux, une personne prête à louer son corps pour gagner sa vie. Imaginez enfin que dans l’exercice de votre métier, vous êtes riveteur, c’est-à-dire un ouvrier qui fixe les poutres métalliques constituant l’armature des buildings, vous fassiez un jour une chute de 24 étages, une centaine de mètres du sol.

A priori nous sommes arrivez à la fin de notre exercice d’imagination… Pourtant vous vous relevez. Il y a des dizaines de témoins. Votre montre a volé en éclats, mais vous, vous êtes indemnes, pas une égratignure. Les médecins n’en reviennent pas, les journalistes veulent tous un scoop, vous devenez à votre corps défendant une super star.

C’est dingue comme histoire. Quel sens peut bien prendre votre vie après un tel événement? C’est tout le propos du livre de Charles Sailor, Le second fils de l’homme, Pour lire la suite…